Quand l’image devient silence : l’indispensable audiodescription de The Substance

Il est des œuvres qui s’écrivent moins avec des mots qu’avec des métamorphoses. Des films où le langage s’efface au profit d’un ballet charnel, où chaque geste, chaque souffle, chaque frémissement de peau remplace les dialogues.
The Substance appartient à cette caste rare du cinéma sensoriel, viscéral, presque muet. Et c’est précisément cette radicalité qui en révèle une autre, plus silencieuse encore : celle d’un long-métrage inaccessible sans audiodescription.
Car lorsque le regard est absent, et que les mots se taisent, que reste-t-il ? Le néant… ou une voix qui décrit. Une voix qui offre aux spectateurs aveugles non pas un simple résumé, mais un accès entier à la matière même de l’œuvre, à sa chair, à sa folie.

Une œuvre presque sans mots

Il ne s’agit pas d’un récit bavard. The Substance parle peu, mais dit tout. Non par l’entremise du verbe, mais par celle du corps, du sang, de la peau qui se déchire ou se renouvelle. La caméra s’attarde sur les matières, les textures, les pulsations d’une chair en mutation. La parole, quand elle surgit, n’est qu’un murmure parmi des cris étouffés.

Bien que cette création soit pensée comme une expérience essentiellement visuelle, c’est à travers l’audiodescription que l’on peut en percevoir la richesse sensorielle, ses textures, ses silences lourds de sens. Elle révèle, par le langage, ce que les images portent en elles de tension, de transformation, de vertige.

Coralie Fargeat, sa réalisatrice, ne cherche pas à expliquer. Elle montre. Elle impose une expérience brute, où l’œil est constamment sollicité, interpellé, parfois malmené. Le langage des formes devient alors une langue autonome, suffisante, presque autarcique. C’est dans ce minimalisme verbal que réside la puissance du film : chaque silence pèse, chaque image vibre d’une intensité muette.

Mais que devient ce langage quand le regard n’est plus là pour le lire ? Que reste-t-il de ce récit si personne ne vient le traduire en mots pour celles et ceux qui ne peuvent en saisir la surface ? C’est là que l’audiodescription devient cruciale — non pas comme supplément, mais comme passage obligé.

Une voix comme seule clé d’accès

Dès les premières secondes, le film impose une atmosphère viscérale, presque clinique : un œuf cru posé sur une surface plane, le jaune au centre d’un blanc translucide. La pointe d’une seringue perce lentement ce jaune, introduisant immédiatement une sensation de malaise mêlée de fascination. Aucun mot, aucun dialogue. Juste un silence troublant et quelques sons subtils — le glissement discret d’une aiguille, la tension palpable d’un geste précis. Sans audiodescription, l’œuvre devient alors opaque, un simple mystère sensoriel inaccessible à ceux qui ne voient pas.

Mais quand la voix s’élève, sobre et précise, elle donne corps à l’invisible. Elle déploie ce que l’image tait : les transformations, les regards, les silences chargés de sens. Elle restitue la tension, la violence sourde, la beauté trouble. Ce n’est plus un simple relais technique, mais un geste créatif à part entière — une manière de sculpter le visible avec des mots.

Et c’est là tout le paradoxe : dans une œuvre où la forme visuelle domine sans partage, c’est le verbe qui rend l’expérience accessible. C’est lui qui permet à chacun d’entrer dans ce temple de chair et de métamorphose. Sans lui, tout reste fermé. Ou pire : interdit.

Ce que The Substance révèle sur l’accessibilité du cinéma

The Substance agit comme un révélateur — au sens photographique du terme. Il met en lumière une réalité trop souvent ignorée : le cinéma, lorsqu’il se coupe du langage verbal, devient un territoire hermétique pour ceux qui n’en perçoivent pas les formes. Et dans ce désert de dialogues, seul l’art de décrire peut redonner une voix à l’image.

Ce récit ne se contente pas d’interroger la jeunesse, la féminité ou la monstruosité ; il met aussi involontairement à nu les failles de la création contemporaine en matière d’accessibilité. Car si une œuvre aussi radicale que celle-ci a pu bénéficier d’une audiodescription de qualité, force est de constater que nombre de productions, bien plus bavardes et moins exigeantes, n’en proposent toujours aucune.

On en vient à se demander si l’inclusion des publics non voyants reste perçue comme un luxe, une faveur… ou comme un droit fondamental. Et pourtant, ce droit ne devrait même plus être sujet à débat : il devrait s’imposer comme une évidence. Comme le générique d’ouverture, comme la bande originale, comme le montage. Car décrire, c’est reconnaître. Et reconnaître, c’est inclure.

Encore faut-il que les plateformes, les diffuseurs et les créateurs s’engagent à faire exister ces voix — et à leur donner la place qu’elles méritent.

Il est seulement dommage que cette audiodescription, si précieuse, n’ait été proposée qu’en stéréo. Dans une œuvre où chaque texture sonore compte, où les corps deviennent paysages, le choix d’une spatialisation multicanale aurait pu renforcer l’immersion, permettre à la voix de se glisser plus organiquement dans l’environnement, de se fondre dans cette matière mouvante qu’est The Substance.

Cela n’enlève rien à la qualité du travail accompli par Émeline Chetaud, qui a signé à la fois l’écriture et l’enregistrement de l’audiodescription. Ses mots épousent le rythme du récit avec une précision pudique, et sa voix, sobre et incarnée, s’efface juste ce qu’il faut pour laisser la place à l’image — tout en révélant ce qu’elle ne dit pas. Elle tisse un lien fragile mais essentiel entre ce qui se devine et ce qui se raconte — comme elle l’a déjà fait avec brio dans l’univers vidéoludique, notamment The Last of Us, dont elle a signé l’audiodescription dans ses dernières éditions sur PS5.

Mais au-delà de cette question technique, l’œuvre pose une interrogation plus intime, plus universelle : qui sommes-nous vraiment ? Ce que nous sommes, ce que nous voulons… et ce que nous croyons vouloir — ces lignes ne coïncident pas toujours.
À travers ses mutations physiques, The Substance met à nu nos fractures identitaires, nos doubles fantasmés, nos renoncements silencieux. Il donne à voir, dans l’extrême, ce que chacun porte en soi : le vertige de devenir autre, ou peut-être, au contraire, l’angoisse et l’espérance mêlées de devenir enfin soi.

Conclusion

Il y a dans The Substance un cri muet, un appel sans voix. Une œuvre que l’on ressent avec la peau, plus qu’avec les yeux. Mais ce cri, pour qu’il soit entendu, doit être porté par quelqu’un. Alors une voix émerge du silence. Elle décrit ce que l’on ne voit pas, ce que l’on ressent à peine. Elle raconte les mouvements, les souffles, les fractures. Et par cet acte humble et immense, elle rend le cinéma à ceux que l’on oublie trop souvent.
L’audiodescription n’est pas un commentaire. C’est une main tendue dans la pénombre, une façon de dire : toi aussi, tu es convié à voir.
Tant que le cinéma n’en fera pas une évidence, il restera, pour certains, un art inachevé.

Pour découvrir The Substance dans les meilleures conditions possibles, le Blu-ray (HD) ainsi que la version 4K sont disponibles à l’achat. Pour les amateurs de streaming, le film est également proposé sur la boutique d’Apple.

Kevin

Par Kevin

On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux.

9 commentaires

    1. Salut Jean-Philippe,

      Je comprends tout à fait ta réaction, c’est un film qui ne laisse pas indemne, et il peut clairement provoquer le rejet. Pour ma part, ce n’est pas tant le film que j’ai voulu défendre que l’expérience qu’on en tire lorsqu’on n’a pas accès à l’image — et combien, dans ce cas précis, l’audiodescription devient non seulement précieuse, mais absolument indispensable.

      En un sens, The Substance m’a surtout permis de mettre en lumière ce paradoxe : une œuvre visuelle extrême, rendue accessible par une voix qu’on ne voit jamais.

      Merci pour ton retour, et ravi que tu aies trouvé l’audiodescription à la hauteur, même si le film ne t’a pas convaincu.

  1. Bonjour Kevin, bonjour à tous,
    Merci pour ce joli plaidoyer, toujours très bien écrit. Je n’ai pas encore fait l’expérience du film, mais dès que j’ai un moment, j’irai voir cela. Autant pour le film que pour l’AudioDescription.
    Belle journée printanière à tous.
    Eric

    1. Bonjour Éric,

      Merci pour ton message, toujours aussi chaleureux. Je serai curieux d’avoir ton ressenti une fois que tu auras découvert le film… car c’est une expérience singulière, à la fois brute et subtile, et l’audiodescription y joue un rôle étonnamment essentiel.

      Je te souhaite une belle traversée, quand le moment viendra. 😊

  2. Merci Kevin pour cet hommage à l’audiodescription. Et surtout pour avoir mis en valeur le travail d’Emelyne Choteau, une de mes autrices préférées, avec qui je collabore régulièrement. Ces audio descriptions sont sensibles et raffiné, parce que c’est une belle personne pleine de talent.

    1. Bonjour Ouiza,

      Il y a des voix qui portent des mots, et d’autres qui portent des mondes. Émeline fait partie de celles-là, et je comprends sans peine qu’elle soit l’une de tes autrices de prédilection.
      Quand l’audiodescription devient un art à part entière, c’est souvent parce qu’une belle personne se tient derrière chaque phrase, chaque silence.
      Merci à toi d’avoir pris le temps de le souligner. 💐

  3. Salut Kevin et tous.
    Ce film passe sur Canal+ avec son audio description, pour les heureux possesseurs d’un abonnement, et même en replay ce qui n’est pas toujours le cas.
    Je l’ai regardé hier, grâce à toi, car sinon j’aurais passé mon chemin.
    Il est certes très dérangeant, mais son audio description est fabuleuse, et aussi il est bruitage, souvent exagérés mais du plus bel effet, même les choses qu’on entend pas dans la vraie vie, comme les injections, ou les crevettes ingurgitées par l’horrible macho au début, sont comme passées sous un microscope acoustique, et le résultat hyper réaliste est impressionnant… Je ne parle même pas du délire final qui est carrément jubilatoire…
    Ça m’a un peu fait penser au portrait de Dorian Gray que tu dois connaître…
    Le mythe de l’éternel jeunesse n’est pas prêt de s’éteindre…
    Attention, c’est gore, je dirais même gorissime, à ne pas mettre entre toutes les oreilles…
    Merci et bien à toi,
    JP

    1. Salut Jp,

      Je suis ravi que tu aies pris le temps de découvrir The Substance, et encore plus touché de savoir que l’article a pu t’y conduire.

      Tu as très bien résumé ce qui rend ce film si particulier : ce mélange dérangeant mais fascinant, cette sensation d’immersion sonore presque chirurgicale… L’idée d’un microscope acoustique, c’est exactement ça. Et tu as raison, certaines textures auditives sont tellement précises qu’elles en deviennent presque visuelles. C’est un vrai tour de force.

      Quant au délire final… oui. Complètement jubilatoire. On glisse dans quelque chose de monstrueux et de libérateur à la fois, un cri de corps autant qu’un cri d’âme. Et ta référence à Dorian Gray est très juste. Il y a cette obsession de la jeunesse, mais poussée ici à son paroxysme — jusqu’à l’éclatement, au vrai sens du terme.

      Merci pour ton message.

      À bientôt.

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