Le vietnamien et le braille : de l’initiative individuelle à une norme nationale durable

Ce 4 janvier, date symbolique de la promotion du braille dans le monde, offre l’occasion de rappeler une page encore trop méconnue de l’histoire de l’accessibilité en Asie du Sud-Est : l’introduction et l’adaptation du braille au vietnamien.

Cette histoire prend racine dans une initiative privée vietnamienne de la fin du XIXᵉ siècle, prolongée et consolidée par des soutiens institutionnels français, avant de devenir, au fil du temps, un outil linguistique et éducatif national.

Au cœur de cette trajectoire se trouve la figure de Nguyen Van Chin, pionnier de l’alphabétisation des personnes aveugles en Indochine.

Nguyen Van Chin : une initiative fondatrice (1896–1905)

Interprète annamite au service de l’administration française à Saïgon, Nguyen Van Chin devient aveugle vers 1895. Il est alors accueilli à Paris par l’Association Valentin Haüy, où il reçoit une formation complète :

  • apprentissage du braille français,
  • techniques de locomotion,
  • formation professionnelle (cannage, rotinage, vannerie).

Après environ dix-huit mois de formation, il regagne la Cochinchine avec un objectif clair : transmettre aux aveugles de son pays les moyens d’accéder au savoir et à l’autonomie.

En 1896, Nguyen Van Chin fonde à Saïgon-Cholon une école-atelier pour aveugles, avec l’aide de missionnaires et le soutien progressif de l’administration coloniale, notamment du maire de Cholon.

L’établissement débute modestement avec deux élèves. L’enseignement associe le braille, le français et l’annamite, ainsi que des ateliers manuels. L’objectif est double : alphabétisation et insertion professionnelle.

Une innovation linguistique majeure : le braille vietnamien

L’adaptation du braille au vietnamien ne pouvait être une simple transposition du modèle français. Le quốc ngữ repose sur l’alphabet latin, plusieurs voyelles modifiées (ă, â, ê, ô, ơ, ư), la consonne spécifique đ, et surtout six tons distinctifs.

La multiplication des signes accentués posait un défi majeur à la lisibilité tactile.

La solution adoptée — dont Nguyen Van Chin est l’initiateur — repose sur une logique combinatoire : une cellule pour la lettre de base, un signe spécifique pour la voyelle modifiée, et un signe tonal distinct.

Ce choix permet une économie de signes, une cohérence logique et une lecture fluide pour les personnes formées. Ce principe, remarquablement moderne, constitue encore aujourd’hui le socle du braille vietnamien.

Développements et reconnaissance institutionnelle

En 1899, un appel est lancé aux autorités pour la création de bourses, avec pour objectif d’accueillir entre dix et trente élèves. En 1902, une subvention accrue de 770 piastres, complétée par un don du Pari-Mutuel de 2 500 francs, permet la construction d’un bâtiment dédié.

À la mort de Nguyen Van Chin en 1905, une Association Nguyen-Van-Chin est créée à Cholon afin de poursuivre son œuvre.

Après 1905, l’école est reprise par Albert Luzergues, lui-même aveugle. Sous sa direction, l’établissement accueille jusqu’à quarante pensionnaires, l’enseignement général est renforcé, les ateliers professionnels demeurent centraux (cannage, rotin, brosses, filets), tandis que la musique et le braille sont développés.

En 1910, il intervient à Paris devant la commission d’études de l’Association Valentin Haüy pour exposer la situation des aveugles annamites.

De l’initiative privée à l’institution publique

À partir de 1913, l’école passe sous la responsabilité de la municipalité de Cholon, puis est progressivement intégrée aux services de l’Instruction publique coloniale.

Ce processus marque le passage d’une œuvre individuelle à une institution locale, puis à une prise en charge administrative durable.

Un arrêté du 31 mars 1931 titularise Albert Luzergues comme chef d’atelier de 1ʳᵉ classe, reconnaissant officiellement une activité exercée depuis 1906, souvent sans droits ouverts à pension.

Le braille vietnamien après 1975 : une continuité modernisée

Après la réunification du Vietnam, le braille vietnamien n’a pas été fondamentalement modifié. Les lettres de base demeurent inchangées, le système tonal combinatoire est conservé, et la compatibilité avec le braille international est maintenue.

Un lecteur formé avant 1975 peut lire sans difficulté majeure un texte actuel.

Les évolutions concernent principalement la normalisation nationale (harmonisation Nord / Sud), la pédagogie, ainsi que l’adaptation aux mathématiques, à l’informatique et à l’édition numérique.

Aujourd’hui, la normalisation et l’usage du braille vietnamien relèvent des autorités vietnamiennes compétentes, en lien avec les associations représentatives des personnes aveugles et les établissements spécialisés d’enseignement et de formation.

Conclusion générale

L’histoire du braille vietnamien illustre un enchaînement exemplaire : une initiative individuelle vietnamienne portée par Nguyen Van Chin, un développement institutionnel soutenu par la municipalité de Cholon et l’administration coloniale, puis une norme nationale stabilisée et modernisée.

Nguyen Van Chin et Albert Luzergues, tous deux aveugles, ont démontré qu’une volonté personnelle éclairée, appuyée par des institutions, pouvait transformer durablement les conditions d’accès au savoir.

Le braille vietnamien demeure aujourd’hui l’un des systèmes les plus aboutis pour une langue tonale, témoignant de la fécondité d’un dialogue ancien entre initiative locale et transmission internationale du braille.


Sources : Archives Gallica-BNF — informations extraites du « Valentin Haüy ».

André Bréant