Édito : Déficience visuelle et abus de langage

Le week-end dernier, j’ai fait par hasard la connaissance d’une jeune-femme très sympathique avec laquelle nous avons eu de longues discussions tantôt passionnelles. Pour les besoins de cet édito, nous l’appellerons Chloé. La demoiselle étant voyante (ou valide, c’est selon), je n’ai pas pu échapper aux traditionnelles questions inhérentes à mon handicap visuel. Au fil de nos échanges, j’ai constaté que Chloé usait inconsciemment de certains termes comme ceux que l’on croise fréquemment dans les médias et même dans les propos de gens de notre entourage proche. Du coup, je me suis dit que cela pourrait être pertinent de remettre un peu les pendules à l’heure à ce sujet :

  • Un mal-voyant, c’est quelqu’un qui voit mal, ce n’est pas un aveugle. Le fait de qualifier une personne atteinte de cécité de mal-voyante n’a donc pas vraiment de sens, tant sur le plan médical que sémantique.
  • Le mot aveugle n’est pas un gros mot, il indique simplement qu’il s’agit d’une personne privée du sens de la vue. Certes, de nos jours on lui préfère davantage le mot « non-voyant », mais ce n’est rien d’autre que du politiquement correct, comme l’ouvrier que d’aucuns appellent pudiquement « un opérateur de production », ou encore cette assistante commerciale qui n’est ni plus ni moins qu’une secrétaire. Tant qu’à continuer sur cette voie, ne faudrait-il pas qualifier les imbéciles de « non-pensants » ?
  • Bien que nous soyons déficients visuels, on ne se prive pas de se servir des termes « voir », « regarde », « t’as vu », etc. pour autant. Cela peut notamment s’expliquer par le fait que l’on évolue au sein d’une société qui accorde une importance capitale au sens de la vue, bien souvent au détriment des autres sens et qu’utiliser ces termes constitue une façon de s’intégrer à cette société. Or lorsqu’une personne voyante tente de les dissimuler sous prétexte qu’elle est au contact d’une personne aveugle, cela a pour effet de créer un sentiment de malaise la renvoyant irrémédiablement à son handicap, avec le raisonnement qui peut en découler pour peu qu’elle soit complexée par ce dernier.

Depuis ces quelques précisions, Chloé ne me qualifie plus de mal-voyant dans nos conversations. Pour finir, je rappellerai simplement cette citation de Saint-Exupéry sur laquelle il conviendrait de méditer : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »

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